Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Comprendre quelle est notre situation à l'aide de textes philosophiques et de l'appareil de la psychanalyse afin de penser les moyens d'une action possible. Retrouver le chemin de la Raison en faisant droit aux raisons de chacun.

Publicité

Pierre Manent - La religion de l'humanité et ses origines

 Texte extrait du "regard politique"

 

"Est-ce que la religion contemporaine de l’humanité ne repose pas sur une foi dans les idées philosophiques? N’a-t-on pas tendance à confondre notre cité démocratique et la cité de la philosophie?

 

En effet. Les Européens aujourd’hui ont le sentiment de vivre un accomplissement philosophique. S’ils ne croient plus à leur mission civilisatrice, au fardeau de l’homme blanc, ils demeurent persuadés d’être à l’avant- garde de l’humanité: colonisateurs, décolonisateurs, post-colonisateurs humanitaires, nous sommes toujours les premiers selon notre jugement. Aujourd’hui, nous montrons au monde ce que seront la paix et la démocratie à la fin de l’histoire et nous donnons au reste du monde notre paix à imiter. Nous montrons à nos frères moins avancés comment l’aventure humaine s’achève. Cette conviction, si puissante parmi les Européens, résulte de plusieurs facteurs qui sont difficiles à démêler.

 

Un des principaux tient certainement à ce dont vous parlez, à savoir l’emprise de la philosophie ou de certaines idées philosophiques sur l’esprit européen depuis le XVIII° siècle. C’est au XVIII° siècle, je crois, que la référence à l’humanité fut détachée entièrement de toute association humaine même la plus grande, même le plus vaste empire, même l’Eglise la plus universelle. Or, cela ne s’était jamais produit. Jusque-là, les grandes politiques de l’universel avaient été des politiques impériales ou alors ecclésiales — empire d’Alexandre, empire romain, Église catholique. L’universel avait jusque-là toujours été un empire universel, même et y compris lorsqu’il reposait sur la philosophie, lorsqu’il était compris comme réalisant la philosophie. Après tout, l’idée d’un empire philosophique est une idée très ancienne: c’est l’interprétation que Plutarque donne déjà de l’empire d’Alexandre; c’est l’interprétation que Dante donnera plus tard du Saint Empire romain. Pour Plutarque comme pour Dante, l’empire d’Alexandre ou le Saint Empire romain réalisent la philosophie d’Aristote. Et réciproquement, pour eux, la philosophie d’Aristote se réalise dans la forme politique impériale.

 

En revanche, l’humanité que nous célébrons depuis le XVIII° siècle n’est ni une Eglise, ni un empire, c’est une idée qui enveloppe toute association humaine et dont l’autorité l’emporte sur celle de toute association humaine, même le plus vaste empire, même l’Eglise la plus universelle. Cette idée dégagée au XVIII° siècle n’a pas eu le temps d’aller au bout de sa carrière au cours du siècle, puisqu’à partir de la Révolution française, cette notion d’humanité que les Lumières opposaient à l’Eglise comme un universel plus vaste et «plus humain» que l’Église, va être médiatisée par la nation — médiatisée, c’est-à-dire concrétisée, rendue réelle, mais aussi bien sûr limitée et circonscrite.

 

À la différence de l’humanité qui en principe est une, les nations sont plusieurs, les nations européennes sont en rivalité, vont être en rivalité croissante, chacune entendant concrétiser, réaliser l’humanité la plus noble, la plus complète, la plus satisfaisante. Cette histoire que je rappelle ici d’un mot, c’est le XIX° et le premier XX° siècles. Mais aujourd’hui que les nations européennes ont perdu une grande partie de leur légitimité dans les deux guerres mondiales, la notion d’humanité élaborée au XVIII° siècle réapparaît dans son évidence philosophique première, et elle réapparaît non seulement sans que soit éprouvé le besoin d’une médiation, mais accompagnée d’une hostilité vigilante à l’égard de toute médiation, à l’égard de toute concrétisation. Qui évoque la nécessité d’une médiation pour concrétiser l’humanité — médiation nationale ou médiation d’aucune autre forme politique — est vite soupçonné d’être sinon un ennemi de l’humanité, du moins un ami un peu trop tiède de celle-ci. Qui ne voit pas l’humanité comme réalité immédiate, comme évidence de l’expérience en quelque sorte, trahit pour l’opinion dominante son hostilité à l’unité humaine et donc à l’humanité elle-même. Telle est l’autorité parmi nous de cette idée, d’origine philosophique, de l’humanité."

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
"Le Nouvel-Homme du Nouvel Ordre Mondial<br /> <br /> On nous parle de l’avènement d’un « Nouvel Ordre mondial », d’une « gouvernance mondiale »… Cette visée suppose logiquement l’avènement d’une nouvelle humanité mondialisée. C’est-à-dire, in fine,<br /> son unification.<br /> L’éloge de la « diversité » et le relativisme culturel recouvrent en effet un idéal paradoxal d’uniformisation humaine et culturelle. Celui-ci présente tous les caractères fantasmatiques de «<br /> l’Homme Nouveau ». Cet idéal s’exprime dans les mêmes termes racialistes que la sinistre version précédente, mais sous une forme inversée. Il s’agit cette fois-ci de promouvoir l’émergence d’un<br /> Homme planétairement unifié, mais sur le mode de « l’hétérogénéité métisse » et de « hybridité culturelle » (13). Cette élection n’en souligne pas moins l’existence de « races pures », mais cette<br /> fois pour les condamner à disparaître, pour le bien de tous. Sous cette vision messianique d’un futur où l’humanité serait enfin réconciliée avec elle-même grâce à l’effacement des différences, se<br /> profile à nouveau le redoutable rejet de l’altérité. Cette conception idéologique du métissage présente un point commun avec cet autre versant de la crise identitaire qu’est l’homosexualisme (14) :<br /> ils sont sous-tendus par le même fantasme phobique et totalitaire d’Unicité. La raison en est que la problématique inhérente à l’altérité a pour prototype celle de la différence sexuelle ’15). Dans<br /> les deux cas, l’idéologie a pour objet d’abolir le Réel de la différence et de lui substituer le fantasme d’un fusionnement où l’UN résorberait l’Autre.<br /> Loin d’instaurer la pacification des conflits identitaires, il est notoire que toute tentative d’effacement des différences contribue au contraire à leur exacerbation (16). En suscitant l’essor<br /> réactionnel du phallocentrisme qui les sous-tend. Les angoisses, rivalités et frustrations liées à la précarité de l’identité phallique génèrent alors une multiplicité de processus de ségrégation<br /> et revendications. Ceux-ci créent les conditions de guerres civiles qui ressemblent en tous points aux guerres tribales où la pulsion de mort, la phobie et la haine sont indexées à celles de<br /> l’Autre, déterminé comme toujours à l’aune de signes ayant valeur de castration."
Répondre