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Comprendre quelle est notre situation à l'aide de textes philosophiques et de l'appareil de la psychanalyse afin de penser les moyens d'une action possible. Retrouver le chemin de la Raison en faisant droit aux raisons de chacun.

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Pierre Manent - La religion de l'humanité est bien une religion

 Texte extrait du "Regard politique".

 

"Les divers phénomènes que recouvre la notion de mondialisation ne confortent-ils pas cette idée philosophique?

 

Mais précisément: quels phénomènes réels, observables, recouvre la notion de mondialisation? Et d’abord : qu’entend-on par cette notion? Elle est l’occasion et l’instrument de beaucoup de confusions. Pour le dire d’un mot, on confond en général ce qui relève de la communication et de l’homogénéisation d’un côté, et ce qui contribuerait à une véritable unification du monde de l’autre. Or les phénomènes du premier genre ne sont nullement des facteurs du second : six ou sept milliards d’êtres humains chaussés de Nike, parlant anglais et échangeant des messages sur le web font un monde homogène, pas nécessairement un monde uni. L’important réside dans les opinions et les passions qui motivent les hommes, et là, rien n’indique que nous nous rapprochions d’un monde uni.

 

Les Européens croient, ou font semblant de croire que les autres grands groupes humains obéissent aux mêmes motifs qu’eux-mêmes, plus précisément aux motifs qui depuis peu les motivent eux-mêmes. Mais ce n’est pas le cas. Les grandes associations nationales ou religieuses du monde non occidental sont engagées dans un processus de montée en puissance qui est revendiqué comme tel: c’est vrai du Brésil comme de la Chine ou du monde musulman. Cela annonce peut- être un monde plus égal, plus « multilatéral », mais certes pas plus uni : ce que le monde avait d’unité a reposé jusqu’ici sur la domination de l’Occident. Les grandes mondialisations ont été des occidentalisations. Or nous voyons les prodromes de la désoccidentalisation, si j’ose dire, du monde.

 

En Europe même, il n’y a ni unification véritable, ni même homogénéisation réelle. En particulier, une partie des nouvelles générations de la population musulmane tend à vivre dans une autarcie sociale et spirituelle, et cela contribue à une fragmentation, voire une dislocation de la sociabilité européenne. Comme vous le savez, tous ces phénomènes, nous ne sommes autorisés ni à les mentionner ni même à les voir. La doctrine européenne officielle, ou la philosophie officielle de l’Europe, car il y en a une, ne nous laisse pas libres de voir ce que nous voyons.

 

Suivant cette philosophie publique, nous voyons, nous devons voir, nous ne pouvons voir que l’unité humaine, au moins l’humanité en voie d’unification. Or, si nous prétendons voir ce que nous ne voyons pas, si le visible dans sa visible fragmentation n’arrête pas notre regard et si au contraire nous croyons voir l’unité invisible de l’humanité, alors nous sommes bien dans ce qu’on est obligé d’appeler une religion, dans ce que j’appelle volontiers, après d’autres, la religion de l’humanité. Nous ne sommes pas seulement sous le pouvoir d’une idée : l’idée philosophique de l’humanité vient accompagnée d’un enthousiasme religieux. Evidemment, comme toujours dans ces circonstances-là, qui ne partage pas l’enthousiasme est exposé à l’indignation sacrée de ceux qui sont en proie à cet enthousiasme. Forcer quelqu’un à voir ce qu’il ne voit pas, n’est-ce pas une définition du fanatisme et spécialement du fanatisme religieux ?

 

L’évidence intellectuelle est inséparable d’une évidence affective et morale. Ce qui indigne les fidèles de la religion démocratique chez le réfractaire, ce n’est pas qu’il ne comprenne pas, c’est qu’il nesente pas l’unité humaine. C’est qu’il n’éprouve pas avec une intensité suffisante l’affect si bien mis en relief par Tocqueville comme l’affect propre aux démocraties et qu’il appelle – nous en avons parlé – « le sentiment du semblable ». Le sceptique, celui qui met en doute l’unification de l’humanité, est d’office soupçonné de ne pas éprouver avec suffisamment d’intensité ce sentiment du semblable; il n’éprouve pas avec suffisamment d’intensité l’humanité de l’autre homme. Alors vous objectez bien sûr que vous n’avez aucun doute sur l’humanité de l’autre homme, que vous pensez seulement que les hommes ne peuvent actualiser leur humanité commune qu’en formant des groupes distincts, mais cela n’améliorera pas votre cas face à l’opinion que j’essaie de cerner, car ce qui vous paraît un jugement portant sur la réalité est interprété par la religion de l’humanité comme un vœu : vous souhaitez que soit maintenue la séparation ou les séparations entre les hommes; vous n’avez pas pour l’autre homme le sentiment qu’appelle l’humanité. Vous allez encore essayer de vous défendre en disant qu’espérer une chose que tout homme doué de bon sens sait être impossible — en l’occurrence, l’unification de l’humanité — ne vous semble pas une vertu, peine perdue, car nous sommes dans un élément religieux, et la vertu de la religion ne consiste-t-elle pas précisément à espérer contre toute espérance et à croire parce que c’est absurde ? Eh bien, c’est la situation dans laquelle nous sommes : la foi démocratique des Européens, la foi dans l’unification de l’humanité est contraire à toute l’expérience humaine, y compris l’expérience contemporaine, cela ne l’empêche pas d’être aujourd’hui obligatoire, pour nous, en Europe. »

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